﻿{"id":192,"date":"2008-10-04T12:53:50","date_gmt":"2008-10-04T10:53:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.anyma.ch\/arbre\/?p=192"},"modified":"2008-10-04T12:53:50","modified_gmt":"2008-10-04T10:53:50","slug":"entre-nature-et-culture","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/anyma.ch\/arbre\/2008\/10\/04\/entre-nature-et-culture\/","title":{"rendered":"Entre Nature et Culture"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_201\" style=\"width: 210px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.anyma.ch\/arbre\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/img_24872.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-201\" class=\"size-medium wp-image-201\" title=\"img_24872\" src=\"http:\/\/www.anyma.ch\/arbre\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/img_24872-200x300.jpg\" alt=\"Chemin\u00e9e de Chocolat Villars\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-201\" class=\"wp-caption-text\">Chemin\u00e9e de Chocolat Villars<\/p><\/div>\n<p>Le texte suivant est de Susan George. Il ne fait pas de r\u00e9f\u00e9rence direct \u00e0 l&rsquo;arbre. Mais j&rsquo;ai choisi d&rsquo;en publier ici quelques extraits parce que c&rsquo;est un texte qui, depuis que je l&rsquo;ai lu, en 1996, me revient cycliquement en t\u00eate et j&rsquo;y ai repens\u00e9 en ces temps o\u00f9 nous pensons \u00ab\u00a0Arbre\u00a0\u00bb. L&rsquo;arbre est un puissant symbole de la nature, il est une part de nature en ville, mais d&rsquo;une nature pens\u00e9e, voulue, r\u00e9fl\u00e9chie, le reflet d&rsquo;une intention. Une intention qui peut \u00eatre, urbanistique, architecturale, politique ou encore le d\u00e9sir d&rsquo;un jardinier. Mais, d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, il est certain\u00a0 qu&rsquo;un arbre en ville n&rsquo;est jamais tout \u00e0 fait l\u00e0 par hasard, m\u00eame s&rsquo;il est une part de nature, il n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0la nature sauvage\u00a0\u00bb. Soit il a \u00e9t\u00e9 plant\u00e9 et sa pr\u00e9sence en ce lieu est le fruit d&rsquo;une intention, soit il a pouss\u00e9 spontan\u00e9ment et s&rsquo;il est toujours l\u00e0 c&rsquo;est qu&rsquo;il y a eu une volont\u00e9 de le laisser cro\u00eetre. L&rsquo;arbre en ville est le reflet d&rsquo;une culture. La place accord\u00e9e \u00e0 la nature en ville est affaire de culture, de courants, de modes, cette place n&rsquo;a d&rsquo;ailleur pas toujours \u00e9t\u00e9 la m\u00eame au fil des si\u00e8cles. Plus je travaille sur l&rsquo;arbre en ville, moins je le vois en tant qu&rsquo;\u00e9l\u00e9ment isol\u00e9. La ville est un ecosyst\u00e8me, les hommes, les v\u00e9g\u00e9taux, l&rsquo;habitat, les animaux, l&rsquo;activit\u00e9 humaines, toutes ces choses co-habitent et s&rsquo;influencent les unes les autres. C&rsquo;est dans cette r\u00e9flexion nature-culture que je trouve que ce texte \u00e0 sa place ici. Susane George l&rsquo;a \u00e9crit pour l&rsquo;exposition \u00ab\u00a0Natures en t\u00eate\u00a0\u00bb, pr\u00e9sent\u00e9e en 1996 au Mus\u00e9e d\u2019ethnographie de Neuch\u00e2tel.<\/p>\n<p>A Monsieur le commissaire de l\u2019exposition \u00ab\u00a0Nature en t\u00eate\u00a0\u00bb<br \/>\nSusan George<br \/>\nLardy, janvier 1996<\/p>\n<p>Je crois devoir vous dire d\u2019entr\u00e9e de jeu : j\u2019ai horreur de la Nature\u00a0; ou, pour \u00eatre plus rigoureuse, j\u2019en ai horreur \u00e0 quatre-vingt-quinze pourcents environ.(\u2026) Mon atlas ne classe que dix-huit pourcents des terres dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0arable\u00a0\u00bb. Or, dix-huit pourcents de vingt-neuf (repr\u00e9sentant la totalit\u00e9 des terres \u00e9merg\u00e9es) donne cinq pourcents\u00a0: me voici revenu \u00e0 mon point de d\u00e9part, l\u00e0 o\u00f9 je vous affirmais avoir horreur de la Nature, sauf cinq pourcents. (\u2026) en m\u2019exprimant\u00a0 ainsi, je voudrais souligner que la \u00ab\u00a0Nature\u00a0\u00bb est, de mani\u00e8re proportionnellement \u00e9crasante, compos\u00e9e de lieux o\u00f9 l\u2019homme ne saurait se fixer, de zones o\u00f9 toute existence est pr\u00e9caire. De ce fait, \u00ab\u00a0Nature\u00a0\u00bb n\u2019est pas seulement le terme que l\u2019on a l\u2019habitude d\u2019opposer formellement \u00e0 celui de \u00ab\u00a0Culture\u00a0\u00bb comme les deux p\u00f4les d\u2019une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9. Elle \u2013 la Nature \u2013 lui est fondamentalement hostile, elle en est l\u2019antith\u00e8se, elle est l\u2019ennemi absolu de la Culture.<br \/>\nSauf \u2013 et c\u2019est ce \u00ab\u00a0sauf\u00a0\u00bb qui fait toute la diff\u00e9rence \u2013 en ce qui concerne cette petite parcelle b\u00e9nie, cette fraction miraculeuse, ces quelques 10 millions de milles carr\u00e9s sur les 57 millions de terres que comporte le globe et qui sont propices \u00e0 la civilisation.<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<div id=\"attachment_203\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.anyma.ch\/arbre\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/img_31741.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-203\" class=\"size-medium wp-image-203\" title=\"img_31741\" src=\"http:\/\/www.anyma.ch\/arbre\/wp-content\/uploads\/2008\/10\/img_31741-300x200.jpg\" alt=\"Route de la Fonderie\" width=\"300\" height=\"200\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-203\" class=\"wp-caption-text\">Route de la Fonderie<\/p><\/div>\n<p>(\u2026) Ce ne sont pas les contradictions qui manquent, car autant la tr\u00e8s grande partie de la Nature ne m\u2019inspire qu\u2019un d\u00e9sir imp\u00e9rieux et imm\u00e9diat de fuite, autant la tr\u00e8s faible portion accueillante provoque en moi un sentiment qui ressemble \u00e0 de l\u2019amour. (Je dis \u00ab\u00a0ressemble\u00a0\u00bb seulement, car on n\u2019imagine pas un amour sans relation aucune, sans que l\u2019\u00eatre aim\u00e9 s\u2019exprime, ne serait-ce que pour rejeter celui qui aime. La Nature ne fait rien de tel et ne peut avoir une \u00ab\u00a0relation\u00a0\u00bb avec nous).<br \/>\nLa p\u00e9nurie de l\u2019habitat terrestre apte \u00e0 recevoir durablement les hommes plaide en sa faveur\u00a0: l\u2019\u00e9conomiste n\u00e9o-lib\u00e9ral le plus crasse reconna\u00eet que la raret\u00e9 fait le prix. C\u2019est une loi que nous pouvons prendre au figur\u00e9 comme au propre\u00a0: plus une ressource est rare, plus elle devrait non seulement \u00eatre ch\u00e8re, mais nous \u00eatre ch\u00e8re. Ainsi nos pauvres cinq pourcents, nos mis\u00e9rables dix millions de milles carr\u00e9s, deviennent de ce seul fait extraordinairement pr\u00e9cieux. Il ne faudrait pas en laisser perdre une miette, d\u2019autant plus qu\u2019on leur demande tout\u00a0: nous nourrir, nous v\u00eatir, nous abriter et nous fournir de l\u2019\u00e9nergie\u00a0; de recevoir nos villes et nos d\u00e9chets\u00a0; d\u2019accueillir nos morts. Ce sont les seules terres auxquelles nous pouvons imprimer notre culture et il serait bon que nous y r\u00e9fl\u00e9chissions \u00e0 deux fois.<br \/>\nCette culture est souvent laide, dissip\u00e9e, gaspilleuse et vile, et la Nature \u2013 ou l\u2019environnement, comme on dit, pour marquer qu\u2019il s\u2019agit de ce qui environne l\u2019homme \u2013 se met petit \u00e0 petit \u00e0 lui ressembler. Vouloir \u00ab\u00a0prot\u00e9ger\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0sauver\u00a0\u00bb la Nature ne rel\u00e8ve nullement de je ne sais quel mysticisme ou \u00ab\u00a0int\u00e9grisme\u00a0\u00bb, comme les d\u00e9tracteurs de l\u2019\u00e9cologie ont aujourd\u2019hui coutume de le dire.<br \/>\nIl s\u2019agit, bien au contraire, d\u2019une saine et raisonnable impulsion culturelle. Soigner ses rapports avec l\u2019environnement, c\u2019est manifester de la dignit\u00e9 et du respect de soi\u00a0; c\u2019est affirmer la beaut\u00e9 et la pertinence de son h\u00e9ritage contre tous les barbares, c\u2019est ne pas vouloir voir refl\u00e9t\u00e9 dans le miroir que nous tend la Nature le portrait collectif de Dorian Gray.<br \/>\nAinsi, l\u2019\u00e9cologie est peut-\u00eatre le dernier refuge de la noblesse de l\u2019esprit et du comportement et, comme tel, condamn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Je ne saurais me prononcer \u00e0 ce sujet mais il me semble que les civilisations qui ont le mieux r\u00e9ussi sur le plan de l\u2019art de vivre sont aussi celles qui vivaient \u2013 et vivent parfois encore \u2013 le plus en harmonie avec le cadre naturel. Ces lieux se sont empreints, au fil des ans, de la marque de ceux qui ont v\u00e9cu dans leur familiarit\u00e9, les ont arpent\u00e9s et cultiv\u00e9s.<br \/>\nLes collines de la campagne toscane sont ainsi capables de me consoler de beaucoup d\u2019iniquit\u00e9s et d\u2019injustices de ce bas-monde\u00a0; ce sont ces m\u00eames reliefs que l\u2019on retrouve \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan des fresques et des tableaux de Mantegna, de Piero, de L\u00e9onard. Certains Am\u00e9ricains (cultiv\u00e9s) affirment que \u00ab\u00a0lorsque les bons Am\u00e9ricains meurent, ils ne vont pas au ciel mais en Italie\u00a0\u00bb\u00a0: les Allemands aiment \u2013 \u00e0 peu pr\u00e8s pour les m\u00eames raisons \u2013 l\u2019expression \u00ab\u00a0heureux comme Dieu en France\u00a0\u00bb. Les Suisses ont aussi, \u00e0 leur mani\u00e8re, modeler leur terre pour qu\u2019il n\u2019y ait jamais de mauvaises surprises\u00a0; chez eux les arbres, m\u00eame en ville, sont plus beaux et donnent une ombre plus rafra\u00eechissante que partout ailleurs.<br \/>\nSerrais-je n\u00e9e en Am\u00e9rique du Sud, je vous aurais peut-\u00eatre parl\u00e9 en premier des vastes terrasses de Machu Piccu\u00a0; en Asie, des tanks du Ceylan royal, syst\u00e8me complexe d\u2019irrigation qui faisait de cette campagne un immense jardin. Partout o\u00f9 une heureuse fusion entre Nature et Culture s\u2019est accomplie, l\u2019on peut s\u2019aventurer \u00e0 parler \u00ab\u00a0d\u2019amour de la Nature\u00a0\u00bb et risquer le lyrisme sans ridicule ni hypocrisie.<br \/>\nM\u00eame les peuples dont le cadre naturel et l\u2019habitat nous semblent, \u00e0 nous autres Occidentaux, ingrats, et la culture fruste, peuvent op\u00e9rer ces correspondances. Je pense au magnifique r\u00e9cit de Bruce Chatwin, The songlines, qui d\u00e9crit la parfaite connaissance physique qu\u2019ont de leurs terres ancestrales les Aborig\u00e8nes australiens \u00e0 travers\u00a0 les cycles de chants qui d\u00e9finissent la langue, la religion, la parent\u00e9 et la culture, mais qui sont en m\u00eame temps des cartes g\u00e9ographiques et en quelque sorte le paysage lui-m\u00eame. Ces chants prescrivent aussi la mani\u00e8re d\u2019agir \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Nature pour d\u00e9couvrir une source ou pour faire les br\u00fblis. M\u00eame l\u2019Aborig\u00e8ne qui n\u2019a jamais v\u00e9cu sur la terre de son peuple, s\u2019il en conna\u00eet les chants, est d\u2019embl\u00e9e en mesure de s\u2019y orienter\u00a0; il sait parfaitement o\u00f9 reposent ses anc\u00eatres, o\u00f9 commence et fini son territoire.<br \/>\nLes peuples ne parviennent pas tous, loin de l\u00e0, \u00e0 cette heureuse concordance entre Nature et Culture. L\u2019\u00e9chec des uns, comme la r\u00e9ussite des autres, se lit dans l\u2019environnement o\u00f9, de surcro\u00eet, il d\u00e9voile leur \u00e9thique, proclame leur loi et r\u00e9v\u00e8le peut-\u00eatre aussi l\u2019\u00e9tat de leur \u00e2me, pas toujours belle \u00e0 voir. N\u00e9e am\u00e9ricaine, les paysages de mon pays m\u2019ont parfois afflig\u00e9s. Aux Etats-Unis, selon une \u00e9tude r\u00e9cente de la National Biological Survey, un grand nombre d\u2019\u00e9cosyst\u00e8mes repr\u00e9sentant la moiti\u00e9 du continent sont gravement d\u00e9grad\u00e9s ou irr\u00e9m\u00e9diablement atteints. Deux cents ans, parfois moins, ont suffi pour d\u00e9vaster l\u2019ouvrage pluri-mill\u00e9naire de la Nature.<br \/>\nIl n\u2019y a m\u00eame pas moyen d\u2019\u00eatre fier du Parc National, pourtant invention am\u00e9ricaine et embl\u00e8me depuis plus d\u2019un si\u00e8cle de l\u2019attachement du peuple am\u00e9ricain au wilderness de ses origines. Depuis l\u2019\u00e9tablissement de Yellowstone (1872), premier parc national au monde, ces lieux ont toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s comme devant rest\u00e9 \u00ab\u00a0primitifs et naturels\u00a0\u00bb &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire vides\u00a0; ouverts aux visiteurs mais pas \u00e0 l\u2019habitation, m\u00eame ceux dont c\u2019\u00e9tait l\u2019habitat depuis des si\u00e8cles. Les Indiens Shoshone en furent expuls\u00e9s manu militari, beaucoup furent tu\u00e9s\u00a0; des \u00e9v\u00e9nements similaires se sont produits lors de l\u2019\u00e9tablissement du Yosemite National Park (1890). Depuis lors, ce mod\u00e8le de conservation de la Nature fondamentalement hostile \u00e0 l\u2019homme et \u00e0 son r\u00f4le dans l\u2019\u00e9quilibre du monde naturel a \u00e9t\u00e9 export\u00e9 jusqu\u2019en Afrique avec des cons\u00e9quences n\u00e9fastes.<br \/>\nLe processus de \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb a \u00e9galement boulevers\u00e9 les symbioses qui faisaient d\u2019une terre un lieu propice \u00e0 la pl\u00e9nitude, la connaissance et la f\u00eate. Ici peut servir d\u2019illustration le triste exemple de l\u2019obscure Ladakh\u00a0: cent mille \u00e2mes et vingt mille pieds d\u2019altitude pour ses pics les plus \u00e9lev\u00e9s\u00a0; ou les r\u00e9coltes d\u2019orge, de bl\u00e9 et d\u2019abricots ainsi que l\u2019\u00e9levage de ch\u00e8vres, de vaches et de yaks suffisaient largement \u00e0 nourrir la population\u00a0; ou les maisons aux \u00e9pais murs de terre \u00e9taient confortablement chauff\u00e9es par moins quarante degr\u00e9s et o\u00f9 les c\u00e9r\u00e9monies religieuses, c\u00e9l\u00e9brations et f\u00eates en tous genres occupaient au moins huit mois de l\u2019ann\u00e9e.<br \/>\nRevu et corrig\u00e9 par la Banque mondiale, la modernisation et le Progr\u00e8s, du mod\u00e8le ladhaki on est arriv\u00e9 en l\u2019espace de deux d\u00e9cennies \u00e0 faire un pays o\u00f9 les gens se croient pauvres et sous-d\u00e9velopp\u00e9s, manquant de tout. Comme d\u2019habitude, le paysage commence lui aussi \u00e0 s\u2019en ressentir. Aux derni\u00e8res nouvelles, on\u00a0 pouvait habiter une maison en b\u00e9ton avec chauffage au propane, remplacer ses ustensiles de cuivre par des seaux en plastique rose et acheter une poup\u00e9e Barbie ou un Rambo avec mitraillette dans une boutique de Leh, la capitale.<br \/>\nD\u00e8s que l\u2019homme peut s\u2019arr\u00eater et s\u2019installer quelque part, il est impropre de parler de Nature naturelle. Ceci vaut aussi bien pour les lieux vid\u00e9s de leurs habitants d\u2019autrefois, comme les Parcs, que pour ceux o\u00f9 les interventions \u00e9trang\u00e8res sont parvenues, en peu de temps et \u00e0 tout jamais, \u00e0 d\u00e9figurer m\u00eame le paradis. Parler de \u00ab\u00a0Nature\u00a0\u00bb veut dire neuf fois sur dix parler d\u2019hommes plus ou moins civilis\u00e9s, mod\u00e9r\u00e9s et attentifs ou au contraire barbares, abusifs et rapaces qui se projettent tels quels sur leur milieu naturel et le transforment.<br \/>\nPour ma part, je vois la Nature plus soumise \u00e0 la seconde cat\u00e9gorie d\u2019hommes qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re. Je la vois partout oblig\u00e9e de vivre \u00e0 l\u2019ombre de notre avidit\u00e9, \u00e0 subir la bassesse de nos obsessions et \u00e0 porter le poids de notre laideur culturelle. J\u2019ai l\u2019impression aussi que nous avons franchi un seuil, qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose d\u2019important sans que nous y ayons pris garde.<br \/>\nJe songe au tableau de Bruegel conserv\u00e9 au Mus\u00e9e royal des Beaux-Arts de Bruxelles, La chute d\u2019Icare. Dans ce paysage tout baign\u00e9 de lumi\u00e8re, le paysan laboure son sillon, le p\u00eacheur, t\u00eate baiss\u00e9e, lance sa ligne\u00a0; le berger et son chien, au milieu de leurs moutons, regardent vers le haut, dans la mauvaise direction, alors que dans la mer, l\u00e0, en bas \u00e0 droite, des jambes blanches disparaissent\u00a0 dans l\u2019\u00e9cume de l\u2019eau. Ici, chez nous, en l\u2019an de gr\u00e2ce 1996, il se passe des choses graves, prodigieuses, et nous, comme ces personnages tr\u00e8s occup\u00e9s, regardons nos sillons, nos pieds ou vaguement en l\u2019air.<br \/>\nEst-ce pour cela que je suis sceptique quant aux diverses propositions qui nous sont faites, souvent par des philosophes et des savants \u00e9minents\u00a0? Ces propositions ne sont pas \u00e0 mon sens d\u2019\u00e9gale valeur mais elles risquent de conna\u00eetre toutes le m\u00eame sort d\u2019indiff\u00e9rence.<br \/>\nL\u2019un nous enjoint de nous fondre symboliquement en la Nature et de la consid\u00e9rer comme un \u00ab\u00a0sujet de droit\u00a0\u00bb pour que nous puissions souscrire avec elle un \u00ab\u00a0contrat\u00a0\u00bb. L\u2019autre estime que ce serait l\u00e0 l\u2019ali\u00e9nation de notre libert\u00e9 humaine\u00a0; il nous invite \u00e0 d\u00e9tourner nos regards de la Nature pour ne penser qu\u2019\u00e0 nous-m\u00eames, car si elle continuait \u00e0 nous fasciner, elle nous fait vite basculer dans l\u2019anti-humanisme, voire dans le fascisme.<br \/>\nD\u2019autres, fiers de plonger leurs racines dans le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, voient davantage dans la Nature la grande \u00e9nigme, celle dont il faudrait arracher les secrets l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. D\u2019autres encore n\u2019y voient qu\u2019un domaine d\u2019intervention ou un probl\u00e8me de gestion suppl\u00e9mentaire, vaste d\u2019\u00e9chelle, certes, mais dont la solution n\u2019est pas hors de notre port\u00e9e administrative ni de notre capacit\u00e9 technologique.<br \/>\nContrat ou d\u00e9fiance, science ou ma\u00eetrise \u2013 quelle que soit l\u2019attitude adopt\u00e9e, je crains que l\u2019on ne se trompe d\u2019objet et de dimension. On a trop pris l\u2019habitude de ne voir dans la Nature que son \u00e9tendue, son aspect spatial. Or, elle vit aussi dans le temps et c\u2019est d\u00e9sormais cette dimension-l\u00e0 qui d\u00e9cidera de tout.<br \/>\nDans votre lettre, vous poser aux auteurs pressentis une s\u00e9rie de questions dont personne, d\u2019ailleurs, ne pourrait traiter l\u2019ensemble dans un m\u00eame essai. Deux toutefois, me donnent envie de m\u2019arr\u00eater\u00a0; ce sont des interrogations au sujet de la Nature \u00e0 la Janus\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi\u00a0\u00bb, demandez-vous, \u00ab\u00a0s\u2019acharne-t-on \u00e0 la d\u00e9truire\u00a0?\u00a0\u00bb et encore \u00ab\u00a0Pourquoi s\u2019acharne-t-on \u00e0 la prot\u00e9ger\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\nMais pour les m\u00eames raisons dans les deux cas, ma parole\u00a0! Les Destructeurs comme les Protecteurs ont compris une chose fort simple\u00a0: c\u2019est qu\u2019il y a urgence. Nous vivons d\u00e9sormais au royaume du temps et ce temps s\u2019acc\u00e9l\u00e8re.<br \/>\nLe capitalisme veut tout, maintenant, tout de suite. Il faut arracher, avaler, transformer, \u00e9jecter. Le repos, l\u2019immobilit\u00e9, l\u2019inertie sont pour lui synonymes de mort. Le march\u00e9 ne vit, par d\u00e9finition, que dans l\u2019instant. C\u2019est pourquoi le prix des choses, des \u00eatres, et m\u00eame de la Nature, oscille \u00e0 tout moment. Tout prix \u2013 cl\u00e9 de vo\u00fbte du syst\u00e8me marchand et hiss\u00e9 au rang de v\u00e9rit\u00e9 fondamentale \u2013 est un point invisible d\u2019intersection, croisement dans un temps instantan\u00e9, des forces de l\u2019offre et de la demande. C\u2019est dans cette dimension temporelle que le profit se r\u00e9alise et qu\u2019il se met aussit\u00f4t \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de profits nouveaux.<br \/>\nSi tout ne fluctue, ne circule, ne se propage \u00e0 toute vitesse vers l\u2019avenir, tout s\u2019\u00e9croule. Pris dans les r\u00eats de l\u2019instant, le capital ne peut pas ne pas \u00eatre destructeur. (Je vous serais reconnaissante de vous abstenir de me r\u00e9pondre \u00ab\u00a0le socialisme de l\u2019Est aussi\u2026\u00a0\u00bb. Je le sais bien, j\u2019aurais pu parler de productivisme, de d\u00e9veloppementalisme, mais en 1996 il me semble qu\u2019il est possible d\u2019en faire l\u2019\u00e9conomie).<br \/>\nSongez au jongleur du cirque avec dix assiettes en l\u2019air \u2013 peut-il se permettre de s\u2019arr\u00eater\u00a0? Maintenant multipliez cette image par dix mille milliards et vous aurez une petite id\u00e9e de la course du capital et de son besoin d\u2019engloutir la Nature comme le reste, le plus vite qu\u2019il peut.<br \/>\nLes protecteurs ont parfaitement compris cette acc\u00e9l\u00e9ration de la vitesse qui va, \u00e0 leur avis, vers une collision aux cons\u00e9quences effroyables, plan\u00e9taires et pourtant pr\u00e9visibles. Pour ralentir ou faire cesser la fuite en avant d\u2019une \u00e9conomie aux rythmes effr\u00e9n\u00e9s, ils font ce qu\u2019ils peuvent avec de pi\u00e8tres moyens.<br \/>\nNaturellement (si j\u2019ose dire), la logique des destructeurs et des protecteurs n\u2019est pas et ne peut \u00eatre la m\u00eame. L\u00e0 o\u00f9 le destructeur voit offre, demande et prix, le protecteur voit ressources, besoins et \u00e9quilibres. L\u00e0 o\u00f9 le capitalisme appelle de ses voeux l\u2019abondance infiniment renouvelable, la croissance illimit\u00e9e et la supr\u00e9matie sur la Nature, l\u2019\u00e9cologie fait appel aux notions d\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9, de responsabilit\u00e9, de seuils et de ma\u00eetrise de soi. Cette lutte du pot de terre contre le pot de fer, de la dur\u00e9e contre l\u2019instantan\u00e9. Vous saisissez peut-\u00eatre \u00e0 pr\u00e9sent, au bout de ce long d\u00e9tour, pourquoi j\u2019ai voulu m\u2019engager au c\u00f4t\u00e9 de Greenpeace\u00a0: j\u2019ai toujours aim\u00e9 les causes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es. Ou presque.<br \/>\nVous ne vous \u00e9tonnerez pas si je refais appel ici aux quatre-vingt-quinze pourcents de la surface terrestre que j\u2019ai assez cavali\u00e8rement \u00e9cart\u00e9s pour les besoins de l\u2019argument. Quoi qu\u2019on fasse et quoi qu\u2019on veuille, ces mers inhospitali\u00e8res, ces terres inhabitables existent en contigu\u00eft\u00e9 et en continuit\u00e9 avec notre Nature-demeure\u00a0; il nous faut admettre et en tenir compte. La Plan\u00e8te enti\u00e8re a son mot \u00e0 dire et elle le dira, n\u2019en doutons point.<br \/>\nAussi importants, aussi vitaux que nous paraissent \u00e0 nous, les petits jeux, les luttes d\u00e9risoires entre destructeurs et protecteurs, la Nature, elle, y est parfaitement indiff\u00e9rente. Elle a d\u2019autres chats \u00e0 fouetter, elle s\u2019en moque, elle s\u2019occupe toute seule de ses affaires. Pour autant que nous les connaissions, celles-ci fonctionnent selon des lois invariables, lesquelles sont toujours caract\u00e9ris\u00e9es par des limites. D\u00e9sol\u00e9e, dit-elle, on ne peut pas aller plus vite que la lumi\u00e8re. Navr\u00e9e, mais il n\u2019y a pas de dimension plus petite que l\u2019\u00e9chelle de Planck (10-33cm). Dommage, il est impossible de descendre en-dessous de la temp\u00e9rature du z\u00e9ro absolu. Et ainsi de suite.<br \/>\nOn peut donc raisonnablement supposer aussi des limites aux atteintes que la biosph\u00e8re de la plan\u00e8te Terre, syst\u00e8me ferm\u00e9, est en mesure d\u2019absorber sans riposter. La riposte, si elle \u00e9tait provoqu\u00e9e, ne saurait qu\u2019\u00eatre assez d\u00e9sagr\u00e9able pour les \u00eatres humains \u2013 quoique mouches, corbeaux, blattes, moustiques, orties, etc., qui ont un grand rayon g\u00e9ographique et une large tol\u00e9rance de conditions extr\u00eames, pussent s\u2019en trouver fort bien.<br \/>\nPeu de personnes me suivent sur ce terrain, Monsieur, aussi je ne vous y attends pas\u00a0; n\u00e9anmoins, je vous confie que j\u2019en suis venue \u00e0 voir dans la Nature, malgr\u00e9 son indiff\u00e9rence \u00e0 notre \u00e9gard, un v\u00e9ritable acteur dans le Si\u00e8cle\u00a0; j\u2019entends par l\u00e0 acteur historique et politique. Je la vois seule capable, seule assez forte aujourd\u2019hui pour freiner la folie des hommes. Qui ou quoi d\u2019autre pourrait, en termes h\u00e9g\u00e9liens, poser le n\u00e9gatif, l\u2019antith\u00e8se, \u00e0 notre syst\u00e8me \u00e9conomique capitaliste mondialis\u00e9\u00a0?<br \/>\nCette discussion nous entra\u00eenerait fort loin et vous avez d\u00e9j\u00e0 subi plus qu\u2019il n\u2019est d\u2019usage mes bavardages. Je vous avoue toutefois que la curiosit\u00e9 de conna\u00eetre l\u2019issue de ce combat titanesque me donnerait presque envie de vivre plus longtemps que mon temps. Mais peut-\u00eatre serai-je b\u00e9nie de ne la point voir \u2013 car cela m\u2019ennuierait vraiment que la Nature puisse poursuivre tranquillement son chemin non pas sans moi, mais sans nous.<br \/>\nEn vous remerciant de votre grande patience et en esp\u00e9rant avoir bient\u00f4t le plaisir de vous lire, je vous prie de croire, Monsieur le Conservateur, \u00e0 l\u2019assurance de mes sentiments les meilleures.<br \/>\nSusan George<\/p>\n<p>Texte int\u00e9gral: <a title=\"Natures en t\u00eate\" href=\"http:\/\/www.mnhn.fr\/expo\/natures\/df_expo1.htm\">Natures en t\u00eate<\/a>, Susan George<br \/>\nEditeurs\u00a0:<br \/>\nMarc-Olivier Gonseth, Jacques Hainard, Roland Kaehr<br \/>\nMus\u00e9e d\u2019ethnographie de Neuch\u00e2tel<br \/>\n1996<br \/>\npage\u00a0: 253-267<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le texte suivant est de Susan George. Il ne fait pas de r\u00e9f\u00e9rence direct \u00e0 l&rsquo;arbre. 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