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Evolution de la conception de la ville

Extrait de l’article « La biodiversité en milieu urbain » de Claude Auroi, Professeur de développement rural, Institut universitaire d’études du développement (IUED), Genève

(…) il faut avoir en tête le fait qu’historiquement la ville moderne s’est développée contre la nature, qui est le nom traditionnel de la biodiversité. La ville planifiée du XVIIIe siècle, celle des Physiocrates et des Encyclopédistes a créé une nette séparation entre ce qui est le biologique non-humain, les plantes, confinées à l’espace « jardin » et « parc », aux fermes hors murs, et le domaine de l’habitat humain. Seuls certains espaces animaliers comme les écuries pour chevaux avaient droit d’être intra-muros, pour faciliter les transports. Ce modèle est cependant resté hybride, car les jardins particuliers continuaient d’occuper des arrière-cours et des terrains non construits, et les clapiers et poulaillers étaient partout présents. Il a fallu attendre les grands travaux urbains à la Hausmann pour que l’arrière-cour soit réduite à sa portion congrue, que les bâtiments soient alignés uniformément et bordés de surfaces strictement imperméables, le seuil, le trottoir, l’avenue et la cour bétonnée, puis goudronnée sur l’arrière. Le chat et le petit chien, ainsi que le canari et la perruche ont subsisté comme animaux de compagnie, et non de rapport, et quelques fleurs ont continué à orner les fenêtres. Cette conception de la ville et de la vie a perduré comme élément dominant pendant tout le XXème siècle et commence seulement à être remise en cause depuis une quinzaine d’années.

La séparation ou l’intégration ville-campagne a alimenté le débat entre architectes depuis un siècle, mais surtout entre les deux guerres.
Dès la fin du XIXe siècle naît le concept de cité-jardin, élaboré d’abord par le Britannique Ebenezer Howard, repris en France par Georges-Benoît Lévy, et aux Etats-Unis par Frank Lloyd Wright. Dans cette optique la ville doit se naturaliser. Concrètement le mode d’habitat prôné est celui de maisons familiales entourées de jardins privatifs, avec un centre plus urbain abritant les services et commerces. C’est un habitat destiné avant tout aux ouvriers, qui leur permet de cultiver un petit lopin de terre et de se recréer, en évitant de passer trop de temps au bistrot ! Il y a dans cette conception une forte nostalgie du monde rural, et un essai d’hybridation entre les deux mondes, la ville et le village. Frank Lloyd Wright voyait ainsi l’ensemble des Etats-Unis transformés en cités jardins, et applaudit lorsque Henri Ford voulut construire une ville pavillonnaire de 120 kms de long pour ses ouvriers.

On peut mentionner aussi certaines villes anglaises, ou banlieues anglaises, où le jardin privatif a joué un grand rôle. Les exemples français sont aussi relativement nombreux, Argenteuil, Suresnes, Stains. Il faut aussi citer les travaux de l’Ecossais Patrick Giddes, qui était un apôtre de la combinaison ville-nature à l’intérieur de la première, et dont la planification de Tel-Aviv dans les années 1920-40 reste un exemple de ville agréable dans sa partie ancienne. L’école du Bauhaus marque un moment important de réflexion sur la relation habitat-nature, mais qui finalement a surtout mis l’accent sur les aspects formels et fonctionnels de la construction, les rondeurs des balcons étant privilégiées.
La conception des cités-jardins n’a pas pu lutter contre le problème de la cherté et rareté des terrains, et le fait que le développement horizontal posait de grands problèmes de transport. Mais il était incontestablement un facteur de maintien de la biodiversité et de connaissance de la nature.

Après la deuxième guerre mondiale, une autre tendance a misé sur la verticalité, le gratte-ciel pour les bureaux et la « barre » pour l’habitat. Elle a donné lieu à des réalisations qui sont encore visibles aujourd’hui.
Les grands exemples en sont Chandigarh, la folie du Corbusier, et Brasilia, celle de Niemeyer. Le Corbusier a été le précurseur et le concepteur de la cité-satellite moderne avec la Cité radieuse de Marseille, qui dans ses versions les meilleurs marchés a donné Sarcelles et les Minguettes à Lyon, dans des versions classes-moyennes Echirolles à Grenoble, et la Défense comme centres d’activités. Le Corbusier a certes mis l’accent sur les concepts d’espace (pilotis), d’air pur et de lumière (terrasses), et ainsi, dans un certain sens l’humain s’imprégnait d’environnement physique, mais dans ce modèle le biologique est totalement absent sur les lieux d’habitat. La conception de base du Corbusier était d’ailleurs explicite : il fallait séparer dans l’espace les fonctions d’habitat, de travail (zones industrielles) et de loisirs (parcs récréatifs).

A Brasilia le modèle a été poussé à son extrême puisque même les trottoirs ont pratiquement disparu, les parcs sont quasiment absents, et tout l’accent est mis sur la facilitation des transports, la voiture en priorité. On aboutit ainsi à des villes totalement dénaturisées, fortement polluantes et polluées (rejet de CO2, SO2, autres gaz), uniformes et ennuyeuses.

Friedenreich Hundertwasser (1928-2000) marque une vraie rupture avec les conceptions linéaires de l’architecture, car il introduit la non-ligne, ou le segment, comme élément-clé. Ceci crée une rupture de ligne permanente dans les façades, les toits et les ouvertures, comme dans la « citadelle verte » de Magdebourg, sa dernière œuvre posthume. Alors que chez Le Corbusier, Frank Lloyd Wright, le Bauhaus, Niemeyer, Jean Nouvel ou Mario Botta le souci de la non-rupture de continuité est manifeste, chez Hundertwasser la diversité visuelle et fonctionnelle est la préoccupation dominante. A cela s’ajoute chez lui une dimension spirituelle qui rompt avec le matérialisme des grands constructeurs du XXe siècle, il remet l’habitat dans le Cosmos. Par là-même, il réintroduit les éléments oubliés du vivant, dont en premier lieu la végétation. Il prône les toits enherbés, les petits jardins-balcons, les façades vertes.



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